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Ariane

Et si le vrai happy end aurait été qu’ils se séparent ?

L’autre soir, sur OCS Classiques,  j’ai (re)vu Ariane, comédie romantique  de Billy Wilder avec Audrey Hepburn et Gary Cooper. L’histoire d’une étudiante violoncelliste qui fantasme sur un jet setter millionnaire aux multiples conquêtes. Cerise sur le gâteau, le playboy a trente ans (et des poussières) de plus que la demoiselle !

A la vue du pitch, j’étais déjà montée sur mes grands chevaux féministes : comment peut-on présenter ce prédateur quinquagénaire comme un héros romantique ? Comment une fille de 19 ans sensée, peut-elle tomber amoureuse de lui ? Comment peut-on considérer le mariage de ces deux personnages comme une fin heureuse ? Et heureuse pour qui ? Bref j’étais à bloc !

Et puis la magie Wilder opère… Le réalisateur a composé un film où les séquences d’une drôlerie poétique s’enchaînent à un rythme intense. La beauté et l’élégance se disputent au farfelu,  les non-dits se cachent dans des répliques pleines d’esprit. Dès les premières images, on est happé par le charme d’un Paris de carte postale en noir et blanc, commenté par Maurice Chevalier himself, en anglais et avec l’accent parigot, nous assurant qu’ « à Paris les gens font l’amour aussi bien  qu’ailleurs, mais beaucoup plus souvent »…

Billy Wilder, comme son maître à penser Ernst Lubitsch,  est un virtuose de la fantaisie sophistiquée, et surtout l’homme qui avait l’art de faire passer des sujets totalement subversifs pour des comédies inoffensives.
Trois exemples :
– Un adulte attiré par une préado : Uniforme et jupon court (the major and the minor)
– Le travestissement et l’homosexualité : Certains l’aiment chaud
-Le harcèlement au travail et l’abus de pouvoir : The appartment (la garçonnière)

 « Ariane », incarnée par une Audrey Hepburn ingénue à souhait est dans la même veine. Il fait semblant de raconter  un conte fées, entre un beau milliardaire et une jeune fille ravissante, mais on sent bien que le champagne à parfois un goût amer.

Élevée par un père détective privé spécialisé dans les affaires d’adultère, Ariane a fait son éducation sentimentale en dévorant en cachette tous les dossiers sulfureux de son paternel. Cela lui a façonné un caractère romanesque qui, allié à une imagination débordante,  va la mener à tomber amoureuse du « cas » le plus brûlant de son père : un millionnaire américain qui fait régulièrement la une des magazines people de l’époque pour ses nombreuses frasques amoureuses et sa vie dissolue,  Frank Flannagan (un Gary Cooper de 56 ans tendrement marqué par les ans).

Quand Ariane découvre, en espionnant son père, qu’un mari cocu a décidé de tuer Flanagan, elle décide de le prévenir et débarque dans sa fabuleuse suite du Ritz, où il réside lors de ses séjours à Paris.

Fasciné, elle découvre un personnage romanesque, léger comme le champagne, qui « travaille quand il n’est pas occupé ». Et la voilà amoureuse (d’une image ? d’un style de vie ? de l’aventure ?) comme on peut l’être à 20 ans.  Mais comment séduire un homme aussi blasé ? En devenant encore plus séductrice et détachée que lui ! Grâce  à son tempérament légèrement mythomane, la belle Ariane s’invente des aventures inspirées des multiples « dossiers » de son père (qu’elle appelle sa bibliothèque personnelle) et mène son entreprise de conquête de bout en bout pour prendre le vieux beau dans ses filets. Elle le veut, elle l’aura, et le retrouvera donc tous les après-midis au Ritz où ils s’aimeront au son d’un orchestre tzigane composé de musiciens impassibles. Le titre original du film « Love in the afternoon » est en ce sens bien plus explicite que le sobre « Ariane » français.

Les choses se gâtent quand le père détective comprend que la dernière proie de Flanagan est sa propre fille et lui demande de la quitter, pour son bien. Ce que Flanagan tente de faire en prenant le premier train pour la Riviera. Malheureusement pour Ariane, la morale Hollywoodienne de l’époque ne  l’entendait pas de cette oreille et exigeait de mener deux héros (qui ont couché) au mariage.

On imagine ce qu’il serait advenu s’ils avaient continué leurs 4 à 6 amoureux. Un jour, les écailles seraient tombées des yeux d’Ariane et elle aurait quitté Flanagan pour se construire une vie. Ou alors il serait  serait retourné courir d’autres jupons. Bref ils se seraient séparés, emportant avec eux le souvenir de leurs délicieux après-midis du Ritz.

Il me reste du film l’image poignante de Maurice Chevalier sur le quai de la gare, le violoncelle de sa petite fille chérie dans les mains, voyant s’éloigner le train qui emporte Ariane et son vieux beau (qui lui a promis le mariage) loin de lui.

Ariane (titre original :  Love in the Afternoon)
Film américain de 1957
Réalisateur Billy Wilder
Scénario Billy Wilder et I.A.L. Diamond d’après le roman Ariane, jeune fille russe de Claude Anet
Avec Audrey Hepburn, Gary Cooper, Maurice Chevalier