Ateliers d'écriture

Le Tableau

Les salons d'écriture de Tonie behar. Le tableauLes Salons d’écriture de Tonie Behar
présentent
Le tableau

Camille, artiste peintre, est en train de préparer le vernissage de sa toute première exposition. Mais à quelques jours de l’événement, les catastrophes s’enchaînent : elle est accusée de plagiat par Amandine Lecoq, une journaliste de renom et le tableau que lui a confié le charmant Sacha disparaît !
Qui est l’auteur de ce tableau mystérieux ? Qui l’a volé ? Et surtout , comment les femmes trouvent-elles leur place dans l’art ?
Une joyeuse histoire d’amitié féminine, d’art et de secrets révélés, signée Lixette Bouchara et Marie Proniewski

Soutenir cette histoire sur Wattpad

 

LE TABLEAU

 Camille

Déjà 11h ! Camille s’en veut de ne pas s’être encore installée devant son chevalet. Le vernissage de sa première expo est dans trois jours mais elle peine à terminer son dernier tableau.

Il faut dire qu’elle est épuisée depuis quelque temps.  Léon son fils de 3 ans la réveille toutes les nuits. Et pendant la journée, dès qu’il est là, il l’épuise. C’est pour cela qu’elle le met à la crèche et qu’elle dépense presque tout ce qu’elle gagne à payer une nounou à partir de 17h. Quand elle y pense, elle s’en veut – il est si mignon avec sa petite tête d’ange – mais elle ne peut pas faire autrement si elle veut être prête pour le grand jour.

Lucien son mari ne l’aide pas.  Il a l’air ailleurs depuis un moment. Ils ne partagent plus grand chose. Lorsqu’elle lui parle de ses angoisses, il la rassure sans conviction. Quand elle y réfléchit, elle comprend bien qu’il ne s’intéresse pas du tout à cette expo ; c’est pourtant l’aboutissement de trois ans de travail. Avec Léon c’est pareil, il faut argumenter sans fin pour que Lucien aille le chercher à la crèche. Comme si sa peinture et son blog n’étaient pas un vrai travail. Alors qu’elle est toujours là pour écouter ses petites histoires d’agent immobilier, le rassurer avant une signature, lui dire que le marché va repartir, qu’il va trouver de nouveaux biens à commercialiser…

Pour fuir ce quotidien pesant, elle fait la fête presque tous les soirs avec ses amis du quartier, une bande de joyeux célibataires qu’elle a rencontrés au Bon Coin, le bar en face de l’atelier. Hier soir encore, alors qu’elle s’était pourtant juré de ne boire qu’un verre, elle s’est couchée à 3h après les avoir retrouvés et enchaîné les tournées.

Ce matin elle a quitté son appartement vers 9h pour se rendre à l’atelier, mais depuis deux heures, elle tourne en rond. Au bout du 3e café, elle décide de jeter un œil à ses mails avant de terminer ce fichu tableau. Pour couronner le tout, il fait un froid de gueux dans l’atelier, les hautes fenêtres du XIXe siècle laissent passer les courants d’air. Camille monte le radiateur à 21, allume son ordinateur en même temps que sa 5e cigarette de la journée. Un mail attire son attention : « Vous êtes un imposteur ». Pfff Qu’est-ce que c’est encore que ce truc ?

« Mademoiselle, c’est avec stupéfaction et indignation que j’ai lu le post sur l’affaire Beltracchi sur votre blog. En effet, ce n’est ni plus ni moins qu’un honteux plagiat de l’article que j’ai moi-même rédigé pour l’Obs pour un sujet sur lequel je travaille depuis des mois.

Je suis d’autant plus déçue que je suis une fidèle lectrice du «blogart de Camille » dont j’appréciais jusqu’à présent la qualité rédactionnelle et la ligne éditoriale. Je comprends qu’en réalité vous n’êtes qu’un imposteur et je ne manquerais pas de vous faire la publicité que vos méritez. Je vous demande instamment de supprimer cet article ou de citer vos sources sans attendre. »

Eh merde ! Camille s’en veut. C’est vrai qu’elle avait un peu triché sur ce coup. Il fallait qu’elle écrive un papier sur cette affaire incroyable, mais elle n’avait pas beaucoup  temps et elle était crevée, la semaine dernière au moment où elle s’y est mise. Elle s’était donc effectivement largement inspirée d’un article qu’elle avait lu dans l’Obs et dont elle avait vaguement réécrit l’introduction et la conclusion. De là à penser que l’auteure allait tomber dessus… Ce n’est pas de chance ! A trois jours de l’expo, ce n’est vraiment pas le moment de faire parler d’elle en mauvais termes. Surtout par une journaliste aussi respectée qu’Amandine Lecoq. Elle pense à sa mère, chef d’entreprise sans concession, qui lui dirait qu’il faut assumer. Elle décide donc de faire amende honorable et de répondre à cette Amandine.

« Chère madame, je découvre votre message dont la lecture me bouleverse. Loin de moi l’idée de plagier quiconque. Il est vrai que votre papier m’a grandement inspirée et que j’aurais dû citer ma source. Comme vous pourrez le constater, cet oubli est désormais réparé et votre nom apparaît dans l’article. Je serai heureuse de pouvoir vous présenter mes excuses de vive voix. Je vous joins à cet effet mon numéro de téléphone. »

Avec tout ça il est déjà midi moins le quart. Cette fois-ci Camille est totalement réveillée. Elle enfile sa blouse, sort ses pinceaux et s’attaque au tableau. Une bonne façon de se vider la tête. Elle espère qu’Amandine Lecoq en restera là et ne mettra pas ses menaces à exécution.

Il y a un truc qui ne colle pas dans ce portrait… Camille reprend la photo qui lui a servi de modèle. Le nez peut être ? Oui, c’est cela qu’il faut retravailler. Elle modifie un peu le tableau se recule, plutôt satisfaite, quand son portable se met à sonner. Ce n’est pas vrai, elle ne va jamais y arriver ! Il s’agit d’un numéro inconnu mais elle décide de répondre quand même : il y a beaucoup de gens qui l’appellent en ce moment au sujet de l’expo.

—  Camille Almeyrac ?

— oui ?

— Amandine Lecoq.

Camille respire un grand coup. Elle est très gênée, mais Amandine Lecocq s’avère plutôt très sympa.  La conversation s’engage. Camille s’excuse à nouveau de vive-voix. Elle questionne la journaliste sur  l’affaire Beltracchi sur laquelle Amandine Lecoq a écrit une longue et passionnante enquête dans l’Obs. La journaliste maîtrise le sujet et lui donne de nombreux détails qui lui ouvrent de nombreuses pistes de réflexion : un faussaire est-il un artiste ? Le courant passe bien entre elles. Camile aurait bien envie de prolonger la conversation, mais Amandine a un rendez-vous. Sur un coup de tête, Camille lui propose de passer à son atelier pour boire un café, pour se faire pardonner. Rendez-vous est pris pour le lendemain jeudi à 14h.

Amandine

L’atelier de Camille Almeyrac se trouve au fond d’une cour, dans le quartier très bobo des Batignolles. Amandine a observé la façade en verre avant de sonner à la porte. La jeune femme qui lui ouvre a environ trente-cinq ans, elle est coiffée d’un chapeau feutre et vêtue d’une grande chemise tachée de peinture.

Amandine est curieuse de rencontrer la bloggeuse qui l’a mise en colère et surtout de découvrir son travail. Elle lui trouve un air assez sympathique, ses yeux rieurs l’enchantent, le sourire un peu intimidé de Camille s’efface très vite pour laisser la place à un rire cordial qui lui éclaire le visage. Sur son invitation, elle pénètre dans l’atelier de l’artiste et découvre un décor chaleureux :  quelques toiles posées contre le mur, un sofa recouvert de coussins multicolores, certains posés négligemment sur des palettes, une table basse qui disparaît sous des revues d’art, des magazines « féminins », des bouts de papiers avec des tests de couleur, des pinceaux dans des bouteilles d’eau découpées, des pots de peinture entamés, des chiffons, des cendriers pleins, des tasses de café. Amandine découvre que Camille est en pleine création, elle s’en veut un peu d’avoir accepté si vite son invitation mais après tout, il fallait que sa colère exulte, tant pis. Elle ressent le besoin de comprendre cette jeune femme qui  a certes utilisé son article mais qui a eu l’honnêteté de lui présenter ses excuses.

Pendant que Camille prépare le café qu’elle lui a proposé, Amandine regarde avec attention la toile posée sur le chevalet. Il s’agit d’un portrait de style figuratif, d’inspiration street art, entre Suri (un artiste de L.A.) et Miss Tic célèbre graffeuse parisienne. Camille Almeyrac a du talent se dit-elle tout en regardant d’un œil amusé le joyeux désordre qui règne dans l’atelier éclairé par les rayons de soleil de ce début de printemps. Les grandes verrières laissent entrer une belle lumière et un air doux qui donne envie de s’enfoncer douillettement dans ce canapé.

Amandine se sent attirée par cette artiste, elle éprouve pour elle un sentiment mêlé de curiosité et de bienveillance. Sa colère s’estompe peu à peu pour laisser la place à une réelle empathie. Camille, curieuse, l’interroge sur la fameuse affaire Baltracci. Il s’agit d’un couple de faussaires de génie dont l’histoire a tant fasciné Amandine qu’elle a voulu les rencontrer. Après de nombreuses négociations, la rencontre s’est déroulée en prison. La première phrase de Wolfgang  fut : « Je ne fais pas de copies, je crée de nouveaux tableaux. » Quand Wolfgang Baltracci  réalise un faux tableau d’un artiste presque inconnu, c’est pour lui redonner une place importante dans l’histoire de l’art.

Du fond de leur cellule, cet homme et sa femme ont fait preuve d’un humour décoiffant. Mis en confiance, ils lui ont tout raconté depuis le début, leurs envies de réunir trois tableaux célèbres  pour n’en faire qu’un, leur vie de famille avec leurs deux enfants, leurs craintes quand ils ont appris qu’ils étaient démasqués. Une famille (presque) normale ! Parmi leurs nombreuses motivations figurait celle de se moquer des experts qui font gagner beaucoup plus d’argent aux propriétaires de galeries qu’aux artistes ! Leur charisme et leur fragilité ne pouvaient que la séduire. Ils se cherchaient du regard, ils souriaient souvent, se tenaient la main. Puis ils avaient commencé à raconter. Sous les yeux émerveillés d’Amandine, ils se moquaient gentiment d’elle. Vous allez écrire un super papier, vous nous l’enverrez ? Nous l’encadrerons chez nous entre deux faux tableaux !

Camille l’écoute, absolument fascinée… elles en sont à leur deuxième tasse de café et à leur quatrième cigarette quand un coup de sonnette intempestif les interrompt.  Camille se lève pour ouvrir à un couple qu’Amandine ne connaît pas. L’homme porte dans ses bras une jeune femme blessée à la cheville qui geint doucement.  Elle a le visage très pâle renversé en arrière et ses longs cheveux blonds pendent vers le sol.  Agacée par cette intrusion qui a rompu le charme de cette connivence, Amandine se lève néanmoins pour laisser la place à la grande blessée que  l’homme dépose délicatement sur le canapé. Au passage, le pied de  l’inconnue  heurte la main d’Amandine et  renverse le café sur la chemise de la journaliste. Elle lève les yeux au ciel en se forçant à sourire poliment et écoute à peine les présentations. Dommage ! Cette journée avait pourtant bien  commencé !

Camille

Amandine est pleine de café. Camille est confuse, elle attrape un rouleau de Sopalin sous l’évier de la cuisine, enjambe les revues amoncelées sur le sol et se précipite pour tenter de réparer les dégâts. Après avoir absorbé la tâche, elle lui propose de nettoyer sa chemise blanche avec du savon de Marseille. Une recette transmise par sa grand-mère : il faut immédiatement enduire la tache de savon et attendre la formation d’une petite croute que l’on gratte après avec une pointe de vinaigre blanc et de l’eau. Résultat, la chemise est trempée !! Elle conduit alors la journaliste dans une pièce au fond de l’atelier et lui prête l’une de ses chemises de travail. Amandine ressort de la pièce avec un look d’artiste bobo qui lui va plutôt bien.

La scène s’est enchaînée comme dans un Vaudeville. Dans l’atelier tout le monde est un peu gêné. Comme d’habitude, son frère Antoine a débarqué sans prévenir. Cette fois-ci « M. Parfait » comme elle l’appelle en riant, arbore un sourire un peu niais, lui qui est toujours lisse et impassible. Est-ce lié à cette Joan qui l’accompagne ? Qui est cette jeune femme ? Elle a l’air plutôt sympa ; c’est étrange qu’il ne lui en ait jamais parlé. Antoine et Camille sont très complices. C’est le fils aîné de sa mère. Bien qu’ils n’aient pas le même père, il l’a toujours protégée depuis qu’ils sont enfants. Aujourd’hui encore, il lui achète régulièrement des tableaux… dont il n’a pas vraiment besoin. Elle n’est pas dupe mais elle sait qu’il prend son rôle de grand frère à cœur.

Pour faire diversion, Camille propose aux trois visiteurs de leur montrer en avant-première les tableaux de l’exposition qui aura lieu dans deux jours.  Tandis qu’Amandine examine les tableaux avec un œil professionnel, sans dire un mot, Joan est enthousiaste. Langoureusement appuyée sur Antoine elle sautille d’une toile à l’autre et s’extasie devant chaque œuvre avec moult superlatifs. Antoine qui acquiesce de la tête à chaque compliment. Surprenant tout cela… Joan remarque particulièrement une toile représentant une jeune fille le regard rivé à son portable. Comme par hasard, Antoine décide que c’est celle-là qu’il va prendre pour sa salle d’attente. C’est la première fois qu’elle le voit prendre une décision aussi rapidement. Cette fois-ci c’est clair, Camille veut bien être pendue s’il n’y a rien entre eux…. Tant mieux, il mérite bien d’être heureux « M. parfait », et bien qu’elle en fasse un peu trop, Joan a l’air sympa. Affaire conclue. Camille confirme qu’elle lui réserve le tableau et lui demande s’il est d’accord pour ne le prendre qu’après l’expo.

C’est alors que quelqu’un tape à la fenêtre. Décidemment…

Camille s’approche et découvre Sacha qui dépose son vélo contre le mur de la cour et lui fait un petit signe pour dire qu’il aimerait bien entrer. Camille est troublée. Elle se sent toujours un peu bizarre lorsqu’elle se retrouve face à lui. Ça a commencé dès le premier soir lorsqu’elle l’a rencontré au Bon Coin, en février dernier. Depuis, il fait partie de la bande de copains avec qui elle passe ses soirées lorsqu’elle n’a pas envie de retrouver son mari. Sacha n’a pourtant rien à voir avec le type d’homme qui la fait habituellement craquer. Il est un peu plus jeune qu’elle et est musicien dans un groupe. Pour gagner sa vie, il travaille en studio en tant qu’ingénieur du son. Du coup il passe souvent au Bon Coin, tard le soir, en sortant de studio. Elle ouvre la porte et lui propose d’entrer. C’est mal parti pour un après-midi studieux… Tant pis elle finira son tableau plus tard. Avant de rejoindre les autres, Sacha lui annonce qu’il n’a pas le moral parce que sa grand-mère est morte la semaine dernière et qu’il doit partir en Normandie pour vider sa maison. Spontanément Camille le serre dans les bras, elle sait qu’il était très attaché à la vieille dame. Ce contact physique les perturbe tous les deux. Pour masquer son trouble, Camille embraye aussitôt et lui dit que son frère et deux amies sont dans l’atelier ; elle lui propose de but en blanc de rester boire un verre. Camille le présente aux autres et de manière impromptue, un apéro s’organise.

Sacha

Il pleut lorsque Sacha sort de l’autoroute. Le bruit des essuie-glaces rythme ses pensées alors qu’il se remémore la soirée de la veille dans l’atelier. C’était un peu surréaliste. Une parenthèse agréable avant la journée d’aujourd’hui qui s’annonce pénible. Il est très attaché à la grande maison de sa grand-mère. Il aurait préféré y aller seul, pour ressentir encore une fois la tendresse de Louise, repenser aux anecdotes sur sa vie bohème et ses amants, qui ont bercé son enfance et son adolescence. Vers la fin de sa vie, elle embellissait sans doute sa jeunesse mais Sacha voulait la croire, ou au moins lui en donner l’impression.  Au lieu de cela, il va se retrouver entre sa mère Catherine et sa tante Brigitte et les tensions qui caractérisent leur relation. Il sait déjà qu’il n’y aura pas de place pour le recueillement. Il va falloir calmer les deux femmes et arbitrer leurs querelles.

Etretat : 2 kms indique le panneau. Il y est presque. Encore deux virages et il verra apparaître la maison. C’est une grande bâtisse en vieille pierre et toit d’ardoise. Elle est pleine d’objets qui se sont accumulés au fil des générations. Une maison chargée d’histoires et de souvenirs d’enfance. Sacha se gare à côté des deux autres voitures. Il aspire une bouffée d’air et rentre dans la maison. Catherine est dans le salon. Elle se retourne et sourit en entendant son fils arriver.

— Bonjour mon chéri. Tu as fait bonne route ? Je suis contente que tu sois là.

— Bonjour maman, oui malgré la pluie. Comment vas-tu ? C’est joli ta nouvelle coupe. Tu es toute seule ? Brigitte n’est pas là ?

— Merci mon chéri. Ça va, c’est étrange de se retrouver ici sans Louise. Brigitte est dans la chambre de ta grand-mère… ajoute-t-elle avec un mouvement de tête vers le couloir en levant les yeux au ciel.

Brigitte arrive sur ces entrefaites. C’est une femme sèche et mal dans sa peau. Tout le contraire de sa sœur et de sa mère, deux optimistes amoureuses de la vie. Brigitte s’est toujours sentie moins aimée que sa sœur, elle ne s’est jamais mariée et, avec le temps, elle est devenue aigrie.

— Bonjour Sacha, dit-elle sèchement. Et elle embraye sans transition : j’ai presque fini d’empiler les différents objets des pièces du couloir. Il faudrait que nous procédions au partage sans tarder parce que l’on ne va pas rester ici éternellement. C’est fou le nombre de merdes que maman a accumulé. De toute façon rien n’a de valeur dans cette baraque, il ne devrait pas y avoir de débat. Ça promet. Sacha et Catherine décident de suivre Brigitte dans le couloir. Sacha est un peu perdu, il soulève les objets les uns après les autres puis les repose pendant que Catherine et Brigitte se répartissent le contenu de la pièce. Il passe sa main sur le piano droit qui est encore dans la chambre de Louise. A ce moment-là il pense à cette grand-mère chaleureuse et excentrique à qui il vouait une admiration sans bornes. Dans un coin, couché contre le mur, Sacha découvre un tableau qui était autrefois accroché dans sa chambre. Il s’agit du portrait d’une jeune artiste peintre à son chevalet. Sacha a toujours aimé ce tableau.

— Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je prendrai bien ce tableau en souvenir de Louise, dit-il à sa mère et sa tante.

— Il n’en est pas question ! répond Brigitte agressivement. Il était dans ma chambre d’enfant et il me revient donc très logiquement.

—S’il te plait Brigitte, ce tableau n’a aucune valeur. Il était dans la chambre de Sacha toutes ces dernières années. Si ça lui fait plaisir, je le prends sur mon quota. Tu as déjà pris les deux tableaux de paysage qui étaient dans le salon.

— Je ne suis pas du tout sûre qu’il n’ait pas de valeur et je ne vois pas pourquoi il reviendrait à Sacha. Je suis tout de même prioritaire.

— C’est toujours la même chose avec toi ! soupire Catherine qui commence à être exaspérée.

Le ton monte entre les deux femmes et le tableau qu’elles tiennent désormais chacune par un bout cristallise toutes les rancœurs accumulées depuis tant d’années entre elles. Dans son aigreur, Brigitte pense que Sacha et Catherine veulent la spolier, alors qu’elle n’a déjà rien.  Catherine propose de faire expertiser le tableau pour que tout le monde soit fixé sur sa valeur. Brigitte est contre, elle dit que cela ne sert à rien d’engager des frais pour une expertise. Pour elle, c’est une croûte sans valeur, sauf sentimentale, il était dans sa chambre d’enfant, elle le veut chez elle, un point c’est tout. Pour calmer le jeu, Sacha, propose de le montrer à Camille, une  copine artiste-peintre, qui donnera un avis à titre amical. Brigitte finit par céder. Il est décidé que Sacha emportera le tableau pour le montrer à son amie.

Ouf ! On n’est pas passé loin du scandale.

L’après-midi se poursuit à peu près sans heurt. Sacha n’a qu’une envie : rentrer à Paris et prévenir Camille. Il sent que la belle artiste est la seule à pouvoir l’aider ! Content de quitter l’ambiance lourde de la maison de sa grand-mère et de s’éloigner des tensions entre sa mère et sa tante, Sacha se dirige d’un pas alerte vers sa voiture. A la sortie du village, il compose le numéro de Camille. Elle décroche à la 3e sonnerie, il est content d’entendre sa voix. Elle lui demande comment s’est passée sa journée. Il lui raconte dans les grandes lignes et demande si elle accepterait de lui donner un avis sur le tableau qui trône actuellement sur le siège passager de sa voiture. Camille accepte tout de suite. Sacha précise qu’il sera à l’atelier vers 21h. Il raccroche un sourire aux lèvres et se rend compte que cette perspective le réjouit.

Camille

 Camille rentre chez elle, dans son appartement des Batignolles, après une journée bien remplie.  Elle a commencé par déposer Léon à l’école puis, après un café avec quelques parents au Bon Coin, elle a filé à l’atelier. Elle y a passé toute la journée. Pleine d’énergie, elle a enfin terminé son dernier tableau. Elle le regarde assez fière d’elle. Elle est toujours étonnée par le processus créatif ; il lui arrive de rester des heures sans inspiration alors que d’autres fois, en, revanche, elle dessine sans s’arrêter.

Le tableau terminé, elle s’est attelée à l’organisation du vernissage. Il y a tellement de choses à faire… Très méthodiquement, elle a passé en revue sa « to do list » et a commencé à ranger et aménager l’atelier pour le mettre en configuration expo.Elle n’a pas vu la journée passer et n’a même pas déjeuné. A 19 heures, épuisée mais contente d’elle, elle s’est dit qu’il fallait rentrer. Elle n’en a pas du tout envie, mais Léon devait l’attendre.

L’appartement est plongé dans la pénombre. Lucien, son mari, attend dans le noir, dans le salon, en pianotant sur son téléphone, un verre de vin à la main, probablement pas le 1er… Il a casé Léon devant un dessin animé sur Internet. Sans même prendre la peine de lui dire bonsoir, il lui demande :

— Qu’est-ce que tu as préparé pour le dîner, j’ai faim ?

Excédée, Camille qui a encore son manteau sur le dos, lui répond :

— On n’a qu’à appeler Deliveroo !

— C’est la cinquième fois de la semaine, on va devenir clients premium !

—Très drôle. Je suis à deux jours de mon vernissage, tu pourrais comprendre que j’ai autre chose à faire que la cuisine ; et, accessoirement, tu pourrais aussi t’occuper du dîner de temps en temps.

— Je n’en peux plus de ton vernissage ! Tu ne parles que de ça. Tu te rends bien compte que j’ai un vrai métier avec des responsabilités. Et en ce moment c’est particulièrement compliqué au bureau. Ce n’est quand même pas trop demander que d’avoir à manger le soir quand je rentre, alors que tu as fait des dessins toute la journée !

Camille à bout, préfère ne pas répondre et cherche ce qu’elle va pouvoir lui réchauffer en 5 mn. Il lui reste un morceau de tarte ricotta-épinards qui traîne depuis trois jours dans le réfrigérateur. Cela devrait faire l’affaire. Elle se rend compte qu’elle n’a pas du tout envie de dîner avec lui. Elle ne pense qu’à une chose, retrouver Sacha à l’atelier dans une heure. Discrètement, elle jette un coup d’œil furtif à son téléphone pour voir s’il ne lui a pas envoyé de message. Lucien, toujours contrarié, se lance dans un long monologue :

— J’ai énormément de problèmes professionnels en ce moment. Je te rappelle que j’ai un contrôle fiscal, je n’ai pas rentré un seul bien à vendre depuis deux mois. Tout cela me met une énorme pression alors si tu crois que j’ai la tête à m’occuper du dîner… mais je vois bien que c’est le cadet de tes soucis. Tu ne penses qu’à ta peinture et à ce sacro-saint vernissage.

— Si tu n’avais pas fraudé le fisc, ton contrôle fiscal se passerait mieux. Bon, sur ce, je t’annonce que tu vas dîner seul parce que je dois retourner à l’atelier car contrairement à ce que tu imagines, moi aussi j’ai des obligations professionnelles. J’ai mis une tarte dans le four, tu n’auras qu’à la sortir dans 5mn.

Lucien fulmine. Très en colère, il marmonne :

— Puisque c’est comme ça, je ne viendrai pas à ton expo de merde.

Sans répondre, Camille prépare à dîner à son fils qui babille gaiment en mangeant ses coquillettes. Elle lui lit une histoire avant qu’il s’endorme, lui fait un gros câlin et le borde tendrement. Puis elle puis file dans la salle de bain vérifier sa tête. Un coup de peigne, un coup de blush, elle est assez contente du résultat. Elle veut être au top pour retrouver Sacha avant de repartir à l’atelier. Elle attrape son sac et claque la porte sans dire un mot à Lucien.

Amandine

 Amandine est avec son amie Isabelle Lacan au restaurant, dans un établissement de Suresnes  qu’elle connaît bien pour y avoir mené des interviews de personnalités. Ici les  tables sont recouvertes de nappes blanches immaculées, le bar est en béton gris clair, des bouquets de fleurs fraîches sont disséminés un peu partout, une cheminée trône au milieu de la salle et la terrasse offre  vue époustouflante sur Paris. Rémi, le patron, est un homme très séduisant, très grand et fort, ancien rugbyman, toujours le sourire aux lèvres, sauf quand il éclate de rire et découvre une dentition parfaite. Amandine aurait bien voulu passer quelques soirées avec lui mais… il rentre tous les soirs au domicile conjugal.  Faute de plus, ils sont devenus amis. Il possède une qualité rare, la discrétion. Il connaît la profession de son amie et place toujours Amandine à la dernière table de la terrasse. Non seulement c’est la mieux placée, mais aussi et surtout, cette table est éloignée des autres. Personne ne peut écouter la journaliste et ses invités.

Ce soir-là, Amandine est ivre de bonheur : son rédacteur en chef, celui qui lui a mis le pied à l’étrier, lui a annoncé qu’elle était désormais dans la dernière liste des candidats pour le Prix Albert Londres et elle veut partager la bonne nouvelle avec son amie Isabelle. Elles se connaissent depuis très longtemps et s’estiment beaucoup. Isabelle Lacan est experte en tableaux, et l’enquête sur les Baltracci la passionne. Sachant que depuis ses années d’étude, Amandine s’est jurée d’obtenir un jour ce prix prestigieux, elle la félicite chaleureusement. Chaque fois qu’elles se retrouvent, Isabelle la questionne sur l’histoire surréaliste de  ces artistes faussaires et boit ses paroles. Malgré son expérience des chefs-d’œuvre, elle avoue sincèrement qu’elle se serait fait berner, tout comme les nombreux amateurs d’art qui ont acheté ces « faux » tableaux pour plusieurs millions d’euros. Amandine révèle que des personnes très connues possèdent plusieurs toiles du couple.

— Mais comment se sont-ils fait prendre ?

— Un expert a découvert qu’un minuscule portrait d’Hitler était dissimulé dans un des tableaux ! Un détail qui ne pouvait se trouver dans une œuvre du début du siècle. D’autre part, les faussaires avaient utilisés des pigments qui dataient d’une autre époque. Et ils ont été démasqués.

Isabelle, de plus en plus impressionnée par cette histoire incroyable, confirme que son amie a fait un super boulot et qu’elle  mériterait amplement ce prix. C’est alors que le téléphone d’Amandine sonne : c’est Camille. Elle s’excuse auprès d’Isabelle et décroche : la jeune peintre lui annonce qu’elle a besoin d’aide : un de ses amis a un tableau à expertiser. Quelle coïncidence ! Amandine est justement avec une experte.  Camille est ravie, si son amie est disponible, elle les invite à passer après dîner. Amandine interroge du regard Isabelle. Celle-ci accepte volontiers.

Le dîner terminé, les deux amies prennent un taxi pour se rendre à l’atelier de Camille. En effet, le repas a été très arrosé. Entre les mojitos offerts par Rémi et le vin consommé, elles sont quelque peu éméchées. Dans le taxi, Amandine dresse un rapide portrait de Camille, une artiste peintre talentueuse et pleine de charme. Pourtant leur premier contact avait été électrique ;  la jeune bloggeuse avait copié des extraits de son article sans la citer !

La cour est plongée dans la pénombre, il est tard mais Amandine connait le chemin et entraîne Isabelle hésitante sur les pavés. L’atelier est éclairé, de nombreuses lampes diffusent une lumière douce, différente mais aussi intéressante que dans la journée. Des ombres planent un peu partout et le bruissement des feuilles donne à ce lieu un caractère étrange. Isabelle est déjà conquise. Camille ouvre la porte. Elle bafouille en rougissant que son ami Sacha lui a apporté ce tableau qui se trouve depuis toujours dans la maison de sa grand-mère. Il voudrait savoir si cette toile, que tous les membres de la famille se disputent, a une quelconque valeur. Amandine remarque son sourire rayonnant et se demande si ce ne serait pas cet « ami » qui l’a provoqué. Isabelle s’empare du tableau, le retourne dans tous les sens, cherche une lumière plus intense, le pose sur un guéridon illuminé par une lampe halogène pour examiner les pigments, revient vers une lumière plus douce, l’examine de face, de profil. Elle est impressionnée. Elle regarde alors Amandine et Camille, les yeux brillants, le rouge aux joues, les gestes de plus en plus fébriles et leur dit : « Je n’en suis pas complètement sûre, mais il me semble que cette toile a été peinte au début du siècle peut-être même par Berthe Morisot, une des rares femmes peintres de l’époque.

— Est-ce que tu m’autorises à le prendre dans mon cabinet ?  Je voudrais l’expertiser.

— Camille est très enthousiaste, mais elle doit en parler à Sacha. C’est lui qui doit donner son autorisation.

A regrets, Isabelle rend le tableau à Camille. Impossible de donner un diagnostic aussi rapide : il ne faudrait pas se trouver avec une autre affaire de faussaires allemands ! Elles partent toutes les trois d’un grand éclat de rire et terminent la soirée, affalées sur les nombreux coussins du sofa, en se racontant des choses plus personnelles arrosées de vin rouge. Dans un élan, Camille invite Isabelle à son vernissage. Elle se sent bien en compagnie de ces deux femmes cultivées et très drôles. Et puis ce sera l’occasion de lui présenter Sacha.  Il pourra lui en dire plus sur l’histoire de ce tableau.

Camille

— Maman je suis réveillé, j’ai faim !

Léon! Zut c’est déjà l’heure. Camille ouvre péniblement un œil : 7 heures. Léon est au pied du lit son doudou à la main. Camille regarde à côté d’elle, Lucien n’est plus là. Il doit déjà être dans la cuisine. Elle pense au fond d’elle-même qu’il aurait pu s’occuper de Léon au lieu de le laisser entrer dans leur chambre pour la réveiller… bref, de toutes façons il faut qu’elle se lève, la journée va être longue. Elle soulève son fils, l’embrasse puis enfile sur son pyjama son vieux sweat bleu qui traîne au pied du lit.

— Viens chéri, nous allons prendre un petit dej avec papa.

Dans la cuisine à peine éclairée, Lucien boit son café au bar en lisant le journal sur son téléphone. Il lève à peine la tête et murmure un vague « bonjour ». Camille prépare le chocolat de son fils san—s un mot pour son mari.

— C’était bien ta soirée hier ? Tu es rentrée tard.

Camille – qui pourtant a du mal à parler le matin – lui raconte toute excitée qu’elle a actuellement dans son atelier un tableau qui a peut-être une histoire incroyable. Un ami du Bon Coin le lui a déposé hier pour lui demander son avis.

— Il voulait ton avis, à toi ? S’étonne Lucien

Il est 7h30, ils se sont dit trois mots et déjà sa façon de la dénigrer l’énerve.

—  Oui ! Figure-toi que la plupart des gens considèrent que j’ai certaines compétences en art. Il est donc possible que ce tableau soit une œuvre mythique que personne n’a jamais vue.

Camille raconte toute l’histoire à Lucien qui l’écoute d’une oreille distraite et qui ponctue le monologue de sa femme par des « hum » peu enthousiastes tout en gardant les yeux sur son écran.

—  Tu te rends compte ? Si ça se trouve mes tableaux sont actuellement rangés à côté d’une œuvre de grande valeur.

—     Tu ne crois pas que tu t’emballes un peu ? Tu n’es pas experte sans vouloir être désagréable.

—  Primo c’est effectivement désagréable et secundo, il se trouve qu’il y avait une experte professionnelle à l’atelier hier soir et c’est elle qui a analysé le tableau.

—  Ah oui ? dit Lucien en relevant brièvement la tête.

— Tu imagines si c’est vrai ? Ce serait vraiment incroyable.

Lucien est déjà retourné à son iphone. Il est ailleurs. Pour changer.

Exaspérée, Camille prend Léon dans les bras pour aller l’habiller avant de le déposer à l’école. Ensuite direction l’atelier. Le vernissage est imminent elle doit vérifier l’accrochage d’hier et ranger pour que l’expo ressemble à ce qu’elle avait imaginé. Plus que jamais elle a envie que tout soit parfait le jour J.

Amandine

Un rayon de soleil facétieux vient chatouiller la paupière gauche d’Amandine. Elle se pelotonne dans sa grosse couette blanche. Elle a sommeil. Quelle heure peut-il bien être ?  Sa main attrape son smartphone posé avec sa recharge sur la table de nuit. Neuf heures ! Amandine se lève d’un bond, ouvre grand la fenêtre et contemple le grand ciel bleu avec un sourire. Elle est toujours de bonne humeur au réveil. C’est après que ça se gâte !

En chantonnant, elle va dans la cuisine, pour le premier café de la journée, accompagné de sa première cigarette. En dehors de son métier, Amandine a deux obsessions dans la vie : la meilleure méthode pour arrêter de fumer et la recherche du régime miracle. Elle inhale avec volupté une bouffée de Vogue, ces cigarettes ultra fines qui lui donnent l’impression de moins fumer, boit une gorgée de café en espérant qu’il fera disparaître son mal de crâne persistant. La soirée de la veille a été un peu trop arrosée. Arrosée mais intéressante, entre confidences échangées et fous rires partagés.  Elle est à l’écoute des autres, un peu trop parfois. Amandine est comme ça : généreuse et attentive. Elle n’y peut rien, les humains la passionnent. Elle mène une vie intense pleine de rencontres, de partages, et  se sent très chanceuse.

Camille par exemple la touche beaucoup. La façon dont elle se démène pour  son vernissage, sa connaissance de l’histoire de l’art, son talent, son petit chapeau et son sourire enfantin l’ont charmée. Et puis elle est simple et sympathique, la porte de son atelier est toujours ouverte à celui qui veut passer. Ça lui plaît. D’ailleurs, maintenant qu’elle y pense, elle devrait lui présenter son amie Véronique qui tient une galerie d’art  à Saint-Germain-des-prés. Amandine pose sa cigarette, envoie un texto à Véro qui accepte de passer au vernissage. Elle fait confiance à l’expertise d’Amandine. Si celle-ci lui dit que l’artiste a du talent, elle veut bien venir voir.

Camille

Ça y est. C’est le jour J. l’heure H. Dans quelques instants, les invités vont arriver. Camille est à la fois excitée et angoissée. C’est la première fois qu’elle va confronter son travail au regard d’un public. Après moult essais dans tous les sens, elle espère avoir réussi à mettre toutes les toiles en valeur. Pour la troisième fois, elle retourne dans les toilettes de l’atelier pour se regarder dans le miroir, réajuste négligemment l’écharpe de sa grand-mère en espérant qu’elle lui portera bonheur.

A 19h pétantes, les premiers invités arrivent. Camille souriante les accueille et présente ses toiles. Son trac s’en envolé, elle est tout simplement heureuse. Elle leur offre un verre et répond à leurs questions. Ils sont très curieux et ont l’air d’apprécier ce qu’ils voient. Au fur et à mesure l’atelier se remplit, elle navigue avec aisance au milieu des invités. Son esprit s’échappe ailleurs, son cœur bat un peu trop vite.  Malgré elle, Camille attend l’arrivée de Sacha. Elle tourne une fois de plus la tête vers la porte et aperçoit Lucien. Il a finalement décidé de venir ! Sans s’expliquer pourquoi, sa présence la contrarie. Il s’approche, avec un grand sourire. Il ne va tout de même pas jouer le mari protecteur alors qu’il se fiche totalement de ce qu’elle fait ? Tout cela parce qu’il y a du monde, il adore briller. Ne sachant trop quoi lui dire, elle l’oriente vers le bar et se rapproche d’un petit groupe qui admire l’une de ses dernières toiles.Il s’agit d’un grand format en noir et blanc représentant en fond deux jeunes femmes accoudées à un bar et taguées par de grosses lettres orange et jaune. Le tableau s’appelle « les bienveillantes », il représente deux amies qui se font des confidences en prenant un verre. Camille essaye de rester concentrée mais son regard est constamment attiré vers la porte. L’une des femmes a l’air très intéressée par la toile, elle demande son prix à Camille et annonce qu’elle va faire un petit tour dans l’expo avant de prendre sa décision.

Amandine.

Elles se sont données rendez-vous avec Isabelle et Véronique dans un bar appelé Le Bon Coin, tout prêt de l’atelier de Camille, histoire de prendre un mojito et de se donner des nouvelles. Véronique félicite Amandine pour son accession à la short list du prix Albert Londres. Plus que quatre candidats en lice, et d’après les rumeurs, Amandine est la mieux placée. Mais la journaliste ne veut pas se réjouir trop vite, ça porte malheur. Elle préfère lever son verre à leur longue amitié et aux bons moments partagés.

Quand elles débarquent dans l’atelier, il y a déjà un monde fou. Un brouhaha diffus couvre le son de la playlist que Camille a soigneusement présélectionnée pour l’événement. Amandine l’aperçoit, le chapeau crânement posé sur ses cheveux bouclés et lui fait un signe de la main. Le sourire de la jeune artiste s’éclaire à sa vue et elle abandonne les personnes avec qui elle est en train de discuter pour se diriger vers elles. La journaliste la félicite et lui présente Véronique, en précisant qu’elle est la propriétaire de la  galerie Darroze à Saint Germain des prés et invite Camille à lui montrer ses œuvres. L’artiste la remercie silencieusement, les yeux brillants d’émotion et entraine timidement la galeriste. Amandine l’encourage, les deux pouces levés.

— Et mon tableau ? demande Isabelle

Camille

Véronique sait se montrer sympathique et réussit à mettre Camille à l’aise malgré l’énorme pression qu’elle sent d’un coup peser sur ses épaules. Elles font le tour de l’expo et la galeriste lui pose de nombreuses questions sur ses sources d’inspiration, sur sa technique de peinture, sur sa façon de travailler. Enjouée et plutôt flattée qu’une professionnelle comme Véronique Darroze s’intéresse à son elle, Camille se prête au jeu avec plaisir. En son for intérieur elle se demande si celle-ci lui proposera d’exposer à Saint-Germain, une perspective dont elle osait à peine rêver dans ses plus grands moments d’euphorie. Elle en revient à peine et se dit qu’il faudra qu’elle remercie Amandine comme il se doit.  Il fait très chaud, Camille se rapproche du bar pour se servir un verre d’eau. Elle sent alors une main se poser sur son épaule. Elle se retourne et se retrouve nez à nez avec Sacha qui vient d’arriver. Son cœur s’emballe.

— Je suis désolé il est un peu tard, mais j’avais une séance qui s’est éternisée. C’est sympa dis-donc, il y a du monde. J’aime beaucoup la façon dont tu as accroché les tableaux.  Tu es contente ?

— J’ai déjà quelques promesses d’achat et surtout, Amandine m’a présenté une galeriste qui a l’air intéressée par mon travail ! Bien sûr ce n’est pas encore fait mais c’est déjà fou qu’elle soit venue !

—C’est génial, je suis ravi pour toi !

—Comme je te l’avais promis, j’ai montré ton tableau à une experte. Elle est là ce soir. Il faut que je te raconte ce qu’elle a dit, c’est dingue ! Mais pas ici, il y a trop de monde. Allons dans mon bureau.

Discrètement, Camille et Sacha s’éclipsent. Camille pénètre la première dans la pièce. Comme d’habitude, son bureau est recouvert de papiers, de journaux et de pots à crayons. Son manteau et son sac sont posés en vrac sur son fauteuil de travail. Elle pense furtivement qu’elle aurait dû ranger. Sacha la suit et referme doucement la porte derrière lui. Alors que Camille s’apprête à parler, il l’attire vers lui et pose ses lèvres sur les siennes. Elle ferme les yeux. Soudain elle ne sait plus où elle est, ni qui elle est. Plus rien n’a d’importance.

Au bout d’un temps qu’elle ne saurait définir Camille reprend ses esprits. Elle tire machinalement sur son pull et sourit comme une collégienne. Le même sourire de gamin s’affiche sur le visage de Sacha. Comme si de rien n’était, il lui demande ce qu’elle voulait lui dire sur le tableau. Camille lui révèle qu’il a beaucoup intrigué Isabelle Lacan. Elle soupçonne très sérieusement qu’il s’agit peut-être d’un Berthe Morisot !! Pour être sûre de son diagnostic elle aimerait l’emporter à son laboratoire pour l’expertiser. Pour cela elle a besoin de l’accord de Sacha.

— Incroyable ! Comment ce tableau a-t-il atterri chez ma grand-mère ? se demande-t-il en l’enlaçant.

Amandine

Amandine et Isabelle sont en train de siroter leur troisième mojito quand Véronique vient les rejoindre après avoir longuement observé les œuvres de Camille. La galeriste est formelle : la jeune femme a indubitablement un talent et un univers. elle va réfléchir à l’idée de l’exposer dans sa galerie. En attendant, elle a laissé sa carte à l’artiste, elles vont se revoir plus tranquillement. Les trois amies bavardent encore un moment. C’est sympa de se retrouver dans cette atmosphère festive. Autour d’elles tout le monde discute, fume, boit, et la musique peine à couvrir le brouhaha des conversations. Mais alors que Véronique doit partir, Isabelle s’impatiente : elle veut voir le tableau ! Amandine cherche Camille du regard, mais celle-ci est bizarrement introuvable ! Se faufilant parmi la foule, elle fait signe à Isabelle de la suivre : Camille doit être dans son bureau. Elle toque légèrement à la porte et ne percevant pas de réponse, entre sans attendre.

Appuyés contre le mur, indifférents à tout ce qui les entoure, Camille et Sacha s’embrassent passionnément. Ils ont les yeux fermés, les doigts entrelacés. Le chapeau de Camille est tombé et elle n’a pas pris la peine de le ramasser. Amandine et Isabelle échangent un regard amusé. « Hum Hum » ! Toussote la journaliste. Les deux amoureux sursautent, comme des gamins pris en faute. Il faut dire que le mari de Camille ne doit pas être bien loin ! Camille s’empresse de ramasser son chapeau pour cacher ses joues écarlates, elle l’enfonce profondément sur sa tête, et Amandine ne peut s’empêcher d’éclater de rire : on ne voit même plus les yeux de Camille.

— Si vous me montriez ce tableau ? propose Isabelle.

Reconnaissante, Camille s’empresse de farfouiller dans les cartons disposés le long du mur, le meilleur moyen de ne pas s’appesantir sur cette situation embarrassante. Sacha, très décontracté, serre la main aux deux femmes et confirme à Isabelle qu’il serait ravi de lui confier l’expertise du tableau. Imaginer un Berthe Morisot dans sa famille, c’est fou !

— Le tableau a disparu !

Camille, très pâle, s’est appuyée contre le mur. Les mains tremblantes, elle allume une cigarette.

— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu m’as dit l’avoir rangé ici l’autre soir.

— Oui, et il y était encore une heure avant le vernissage. Mais je ne le trouve plus !

Tous les quatre se mettent à chercher,  et très vite la petite pièce se retrouve sens dessus dessous. Les cartons sont ouverts, les tiroirs vidés, les étagères inspectées. Une demi-heure plus tard, ils doivent bien se rendre à l’évidence : le tableau n’est plus là.

— Il faut appeler la police ! suggère Amandine

— Non ! Le tableau n’est pas déclaré, et puis je n’ai pas encore prévenu ma mère et ma tante. Je ne veux pas créer encore plus de conflit dans la famille.

— On doit donc le retrouver nous-mêmes ! lance Camille.

Atterrés, ils se regardent tous dans un silence de mort.

Camille

Camille a essayé de faire bonne figure jusqu’au départ des derniers invités, a mécaniquement rempli quelques sacs poubelles d’assiettes et de verres en plastique, puis a enfilé son manteau pour rentrer chez elle. Son vernissage a été complètement gâché par le vol. En marchant dans les rues sombres des Batignolles, elle pense au baiser de Sacha et son cœur s’emballe, comme celui d’une adolescente, un sourire béat lui monte aux lèvres. Elle est pleine de doutes : fait-il cela avec toutes les femmes ? Va-t-il regretter son geste ? Ressent-il pour elle la même attirance qu’elle a  pour lui ? Va-t-il lui en vouloir pour le vol du tableau ? Cela ne risque-t-il pas de mettre un terme à leur relation ?Elle est rentrée chez elle en pleine confusion, sans savoir où elle en est, ni ce qu’elle doit faire. L’épisode du tableau l’a anéantie. Au moment où elle ouvre la porte, Camille découvre contrariée que Lucien n’est pas couché. Avachi sur le canapé, il regarde une série débile sur Netflix.

— J’espère que tu vas reprendre une vie normale maintenant, lance-t-il sans même s’enquérir du déroulement de l’expo.

Quel sombre idiot, décidément ! Ils ne partagent vraiment plus rien.

— Le tableau de mon pote a été volé. Je suis dans la merde et en plus je suis crevée. Je vais me coucher.

Elle se rend compte qu’elle ne le supporte plus. C’est devenu épidermique. Tout ce qu’il dit ou fait l’agace. Chacune de ses réactions la déçoit et la blesse. Comment en sont-ils arrivés là? Se coucher vite, fermer les yeux et rêver de Sacha, c’est tout ce dont elle a envie.

 Amandine

Quelle histoire de fou ! Amandine n’en revient pas. La soirée avait si bien commencé et Camille avait l’air si heureuse ! Assise à son bureau, elle se demande comment aider son amie et Sacha. N’importe qui à la place du jeune homme se serait légitiment mis en colère et aurait peut-être même accusé Camille de ne pas s’être montrée assez vigilante. Amandine elle-même n’est pas très à l’aise avec sa conscience. Était-ce vraiment le bon moment de laisser le tableau à l’atelier en sachant qu’un monde fou débarquerait pour le vernissage ? Elle aurait dû mettre Camille en garde.  Mais Sacha s’était contenté de sourire d’un air navré, plus ennuyé pour sa mère et sa tante que pour lui-même. Son seul souhait était de résoudre l’affaire sans prévenir la police pour éviter un drame familial. Evidemment  Camille avait proposé de mener l’enquête. Rien ne semble impossible quand on est amoureux.  Amandine secoue la tête en souriant. Quelle inconsciente !

Amandine boit une gorgée café, esquisse une grimace dégoutée parce qu’il a refroidi, se lève, allume une cigarette, se refait couler un nouveau café. Prise d’une impulsion,  elle se dirige vers son ordinateur. Elle est journaliste que diable ! Elle a réussi à interviewer les Baldacci ! Elle a des connexions, des contacts, des intuitions. Ce n’est pas une petite affaire de tableau de famille volé qui va l’arrêter. Sacha a posé la bonne question hier soir : comment sa grand-mère était-elle en possession de ce tableau ?  Amandine tape le nom complet de la Louise sur internet: Louise Forget. Une longue liste de liens apparaît. Comme un chasseur à l’affût, Amandine se lance… son instinct de journaliste lui dit qu’elle est sur la bonne voie.

Bingo ! Amandine tape à toute vitesse. Elle découvre que Louise Forget, la grand-mère de Sacha, est la fille Pierre et Blanche Forget, née Blanche Pontillon. Amandine tire le fil comme un pêcheur à la ligne, elle sent que ça mord. Blanche est la fille d’Edma et Adolphe Pontillon, un capitaine de vaisseau. Or, en fouillant les méandres de la toile, Amandine découvre que cette Edma Pontillon est née Edma Morisot ! Oui Morisot, comme Berthe ! Edma était la sœur bien aimée de Berthe Morisot ! Elle est très présente dans les tableaux de la célèbre peintre impressionniste, surtout dans sa période de jeunesse. Berthe Morisot l’a peinte  encore au cours des premières années après son mariage : elle n’est plus alors « Edma », dans le titre des tableaux, mais « Mme Pontillon ». Il existe même un tableau d’Edma jeune mère penchée sur le berceau de sa fille Blanche. Sacha est donc l’arrière-arrière petit neveu de Berthe Morisot. Whaou ! En poursuivant ses recherches, Amandine découvre avec surprise qu’Edma Morisot a également été peintre, comme sa sœur !

Immédiatement elle appelle Camille, mais la jeune femme est sur répondeur. Amandine lui laisse un message et allume une cigarette, très excitée par sa découverte. Elle souffle la fumée par le nez et reprend une gorgée de café ! Zut ! Il est à nouveau froid !

Camille

Réveillée comme si elle avait une gueule de bois, Camille démarre sa journée par un café. Elle fait griller quelques tartines par habitude mais elle est incapable d’avaler quoi que ce soit. Elle attrape son téléphone et y découvre le cœur battant 2 messages. Un SMS de Sacha qui lui demande si elle a bien dormi et un message d’Amandine très agitée qui lui demande de la rappeler d’urgence au sujet du tableau. Tremblante et ne sachant pas quoi répondre à Sacha, elle décide d’appeler Amandine qui lui raconte fébrilement ce qu’elle vient de découvrir. Le tableau est donc très probablement un authentique Berthe Morisot. Camille est tiraillée entre la joie de cette découverte incroyable et la culpabilité d’avoir laissé dans son bureau un œuvre aussi importante sans plus de précaution. Les deux femmes décident de se retrouver à l’atelier avec Isabelle et Sacha pour mettre au point une stratégie. Amandine prévient Isabelle et Camille se charge de Sacha. Camille répond donc à Sacha qu’elle n’a pas très bien dormi et lui propose de venir à l’atelier à 14h car Amandine a du nouveau au sujet du tableau. Elle ne sait pas trop comment conclure son SMS qu’elle relit trois fois, elle opte pour un emoji bisous cœur. Après tout…

Il lui répond par retour qu’il sera là à 14h et qu’il a hâte.

Camille et Sacha arrivent en même temps. A sa vue il affiche un sourire heureux. Un peu mal à l’aise, elle lui propose un café au moment où Amandine et Isabelle sonnent à la porte. Tout le monde s’assoit autour de la grande table et Amandine très excitée révèle ce qu’elle a découvert.

Sacha n’en revient pas.

— Ça alors ! Berthe Morisot est ma grand-grand-grand tante ! En plus tous les médias en parlent actuellement car il y a une exposition de ses œuvres au Musée d’Orsay. Le tableau a donc probablement une certaine valeur…

— Une immense valeur ! précise Isabelle

— Ce qui rend sa disparition encore plus contrariante, conclut Sacha

Camille, confuse, s’excuse à nouveau auprès de Sacha qui lui répond qu’il ne lui en veut absolument pas. Tout est de sa faute à lui qui n’aurait pas dû gérer cette histoire avec autant de légèreté ! Un peu démunis,  ils se demandent anxieusement quoi faire pour retrouver la piste du tableau. Amandine calme le jeu et leur explique qu’elle a déjà eu affaire à plusieurs recéleurs dans le cadre de ses enquêtes. Elle a notamment noué de bons rapports avec deux d’entre eux qui l’ont bien aidée et elle propose de les contacter. C’est en général par ce biais que les œuvres sont mises sur le marché. La publicité actuelle autour de la peintre va rendre la vente du tableau encore plus difficile ; d’une certaine façon cela peut leur simplifier la tâche.

Amandine

La journaliste est sur les dents : elle a un papier à rendre pour l’Obs dans l’heure.  Et puis surtout le 16 mai approche : la remise du Prix Albert Londres. Comme chaque année, la prestigieuse récompense sera décernée à la date anniversaire de la mort du légendaire reporter disparu en 1933 au large du Yemen. Enfin elle sera fixée ! Elle n’en peut plus des espoirs, des bruits de couloirs qui circulent de manière contradictoire. La veille, pour se changer les idées elle a dîné dans son QG à Suresnes, avec ses copines d’enfance, ses amies «  à la vie à la mort » : Catherine, mère d’une actrice très connue mais qui vit dans la misère, Martine qui a connu des hauts et des bas financièrement et qui ne s’en remet pas, Jacqueline qui court le monde avec un sac à dos – elle en est à 65 pays visités – en ignorant son diabète. Ce sont les seules personnes qu’elle fréquente en dehors de son milieu professionnel. Evidemment, la soirée a été un peu trop arrosée en Mojito. Et le mojito, Amandine l’aime corsé ! « Où est le rhum ? » a-t-elle l’habitude de gronder quand son pote Rémy ne tasse pas assez le divin cocktail à son goût. Ça lui a fait du bien de penser à autre chose qu’à son Prix… sans parler du tableau volé qui semble avoir totalement disparu dans la nature. Elle n’a eu aucune nouvelle et Sacha semble désormais se résoudre à appeler la police.
La tête encore douloureuse, Amandine fouille fébrilement dans les notes disposées en pile devant elle. Où a-t-elle mis cette interview ? Elle veut placer une citation mais elle ne se souvient plus des termes exacts. C’est toujours quand on est pressé qu’on perd le plus de temps ! Quand le téléphone sonne, elle sursaute et allume une cigarette par réflexe avant de décrocher. Il faudrait vraiment qu’elle arrête.

— Pierre Petit à l’appareil

Pierre Petit – c’est évidemment un nom d’emprunt – est un des receleurs qu’elle a contacté pour  « l’affaire Morisot ». C’est ainsi qu’ils parlent désormais du tableau avec la petite bande de Camille. Amandine tire fébrilement sur sa cigarette. Enfin, les affaires reprennent !

— Tu as du nouveau ? demande-t-elle

— J’ai été contacté par une femme. L’échange doit avoir lieu demain. Café Le Balto. Derrière les Buttes Chaumont Paris 19. 6h du matin.

— Donne l’adresse exacte ! Vite !

Mais son interlocuteur a déjà raccroché. Tant pis. Elle trouvera bien.

Camille

Prévenus par Amandine, les quatre amis se sont retrouvés au Balto dès 5h30. L’endroit est plutôt quelconque, un bar de quartier sans charme dont la déco mériterait un sérieux coup de jeune. Les tables et les chaises en bois ont visiblement connu des jours meilleurs. Pour l’heure, la fine équipe a négocié avec le serveur de service de se cacher dans la pièce du fond moyennant un petit billet en échange de sa discrétion. Pierre Petit est seul devant son café dans la pièce principale. Il pianote sur son smartphone l’air de rien.

6h10… toujours rien. La pression monte dans la pièce du fond.

— Et si personne ne venait ? S’inquiète Camille

— Mais si, je suis sûre qu’elle va arriver ; affirme Amandine sans trop de conviction

— Chut ! Écoutez, voilà quelqu’un ! leur intime Sacha

Il se penche pour regarder et aperçoit une jeune femme blonde en jean et talons aiguilles. Drôle de tenue à cette heure matinale. Elle se dirige vers la table du receleur.

—Pierre Petit ?

— Oui, répond celui-ci.

Elle s’assied en face de lui en croisant ses longues jambes.

— Vous avez l’argent ?

Sans répondre, il ouvre  rapidement un sac à dos sous la table. Sacha a le temps d’apercevoir un gros paquet de billets. La femme jette à coup d’œil à l’argent et acquiesce sans rien dire

— Vous avez le tableau ?

Elle se retourne alors vers l’entrée et appelle un complice.

— Chéri, tu peux venir, c’est bon.

La porte du café s’ouvre à nouveau. Sacha observe avec surprise l’homme qui se dirige vers la femme, le tableau sous le bras…

—Je crois que c’est ton mari… balbutie-t-il

— Lucien ???

Camille ne peut pas se retenir et lui saute dessus en hurlant.

— Toi ? Comment as-tu pu ? Tu n’es qu’un escroc, un salopard !

— Camille, attend ! Je vais t’expliquer… j’avais des problèmes d’argent… Mais c’est pour toi que j’ai fait ça, pour nous !

Elle le repousse, tremblante de rage.

— Dégage : je ne veux plus jamais te voir.

Sentant le vent tourner, la blonde profite de ce moment de panique pour filer discrètement. Lucien tente de résister en attrapant Camille par les épaules, mais Sacha s’approche énervé et lui montre la porte du doigt.

— Dehors ! Tout de suite ! Ou j’appelle la police.

Penaud, Lucien sort du Balto sans demander son reste.

Alors qu’Amandine et Isabelle admirent le tableau, Camille les larmes aux yeux, colle un baiser sur la joue de son amoureux.

— Vous trouvez qu’il est un peu tôt pour une coupe de champagne ? demande Amandine

— Et pourquoi pas ?! Pierre vous vous joignez à nous ? Garçon, 5 coupes s’il vous plaît ! demande Sacha au serveur qui en a vu tellement d’autres qu’il est à peine surpris.

Amandine

Quand elle a vu le tableau, « sain et sauf » entre les mains de Sacha, Isabelle Lacan n’a pas pu se retenir de lui bondir dessus. Depuis qu’elle sait que Berthe Morisot est une ascendante du jeune homme, elle boue d’impatience à l’idée de l’expertiser. Cette fois, Sacha a pris soin d’avertir sa mère et sa tante.  Catherine et Brigitte pour une fois d’accord, se sont précipitées comme un seul homme chez Isabelle pour lui demander d’expertiser, non seulement le fameux portrait, mais également les innombrables toiles, paysages, natures morte, et autres scènes champêtres  qui ornaient les murs de la demeure de Louise ! Sait-on jamais, peut-être que la vieille maison recelait plus d’un trésor !

Amandine a reçu un message de son amie. Un texto avec un seul mot : viens. Elle comprend alors que c’est vraiment important !

Le laboratoire d’Isabelle est un antre solitaire et parfaitement ordonné, plongé dans une demi-pénombre. Des ordinateurs ultra design côtoient les tubes d’échantillon, des révélateurs chimiques, une dizaine de tableaux sont rangés dans des casiers. Isabelle officie au son d’une symphonie de Mozart. Entre ses mains, une toile qu’Amandine reconnaîtrait désormais entre mille : le portrait de la jeune femme brune, en train de peindre. En apercevant Amandine, elle pose le chiffon d’elle tenait à la main.

— Le tableau n’est pas de Berthe Morisot, annonce-t-elle froidement

La journaliste se décompose. Tout ça pour ça !  Elle avait fini par se persuader qu’ils tenaient vraiment un chef d’œuvre impressionniste entre leurs mains.

— Dommage ! commente-t-elle sobrement.

Elle sait qu’Isabelle doit être encore plus déçue qu’elle, alors elle n’en rajoute pas. Le visage de l’experte s’illumine.

— C’est un Edma Morisot ! Il est splendide !

—  Edma ? La sœur de Berthe ?

— Exactement !

Isabelle est soudain intarissable ! Elle raconte à Amandine que, comme sa sœur, Edma avait montré très tôt un talent exceptionnel pour le dessin et la peinture. Leur mère, petite nièce de Fragonard, les avaient encouragées dans cette voie et confiées aux meilleurs professeurs, dont le peintre Camille Corot. Les deux sœurs avaient perfectionné leur apprentissage pendant une dizaine années, une période de grande complicité, sans l’ombre de compétition ni de rivalité entre elles. A cette époque, Edma Morisot peignit de nombreux paysages mais également plusieurs portraits de de sa sœur Berthe. Edma et Berthe furent admises au Salon de 1864, une première consécration pour ces deux artistes, même si leurs toiles furent peu remarquées par les critiques, le sexisme dans le milieu de l’art étant alors virulent.

En 1869, Edma Morisot se maria à Adolphe Pontillon, un officier de marine. Elle quitta Paris pour Lorient et posa définitivement les pinceaux, sacrifiant sa carrière artistique pour sa vie familiale.

— Ce tableau est indubitablement un Edma Morisot. On reconnait sa palette de couleurs chaudes, l’expressivité du visage. Et on décèle encore très bien l’influence de Corot.

— Quelle tristesse ! Elle a abandonné sa carrière, alors qu’elle était si douée ! lance Amandine choquée.

— Comme beaucoup de femme à l’époque. Sa sœur Berthe était plus rebelle, elle a continué à peindre coûte que coûte. Mais sa position de femme peintre était intenable, d’autant plus qu’elle avait rejeté le salon officiel pour devenir  la réelle chef de file des impressionnistes. Elle s’était même fait traiter de « prostituée » !

Amandine observe le tableau en silence. C’est donc la toute jeune Berthe Morisot qui est représentée là, en train de peindre. Quelle femme exceptionnelle !

— Elle n’était pas mariée à Edouard Manet ? demande-t-elle

— A son frère Eugène. Elle a longtemps été reléguée aux oubliettes, comme une artiste mineure du mouvement impressionniste alors qu’elle en était la fondatrice. Cela fait peu de temps qu’elle est réhabilitée.

Elle effleure respectueusement la toile. Le portrait est tellement vivant que le tableau semble habité.

— Edma aussi aurait pu être une grande peintre, dit Amandine songeuse.

— Si la société n’avait pas été pas aussi dure pour les femmes… certainement.

Amandine, Isabelle, Camille et Sacha

— Plus que quelques kilomètres et nous y sommes, annonce gaiement Amandine au volant de son vieux cabriolet Alfa Roméo.

— J’adore cette route ! ajoute Isabelle, la Normandie quand il fait beau, c’est vraiment charmant.

Amandine et I sabelle sillonnent joyeusement les routes de Normandie en chantant à tue-tête dans la voiture comme deux adolescentes. La vie est belle ; Amandine se remet à peine du Prix Albert Londres qu’elle a décroché quelques semaines auparavant et Isabelle est encore toute émue d’avoir identifié le tableau d’Edma. Les autres toiles de la maison, en revanche se sont révélées assez quelconques, pas de maîtres impressionnistes au programme, seulement quelques peintres du dimanche.  Elles sont invitées pour l’occasion par Camille et Sacha.

Dans la cuisine, Camille est concentrée sur la préparation du déjeuner, elle met la dernière touche à sa tatin de tomates, l’une de ses spécialités. Léon débarque joyeusement pour lui montrer le caillou qu’il vient de découvrir. Depuis qu’il a un jardin à sa disposition, c’est le plus heureux des petits garçons.

— Je peux t’aider mon amour ? Lui propose Sacha qui arrive à ce moment-là et pique discrètement l’un des feuilletés qui trône sur la table. Hum, c’est délicieux.

—Pas touche ! C’est pour l’apéro ! lui intime-t-elle en lui tapant sur la main.

Quel bonheur, d’avoir un homme si prévenant à mes côtés, pense-t-elle

Camille n’en revient pas de sa nouvelle vie. Elle a quitté Paris et vit désormais avec Léon et Sacha dans la maison de sa grand-mère. Jamais elle n’aurait pensé que l’existence pouvait être aussi simple et agréable. Son nouvel atelier est une grande pièce baignée de lumière qui donne directement sur le jardin, elle y passe une bonne partie de ses journées. Un bruit de moteur lui fait tourner la tête, ses amies arrivent. Sacha et Camille sortent bras dessus bras dessous pour les accueillir. Juste devant eux, Léon pédale fièrement jusqu’au portail, sur son nouveau vélo. Il ne regarde presque plus de vidéos et passe son temps dans le jardin. Lui aussi semble ravi de cette nouvelle vie. A peine les deux femmes arrivées, Camille et Sacha leur proposent de visiter la maison qu’ils ont presque fini de retaper.

— Très joli ce tableau ! dit Isabelle avec un clin d’œil en apercevant le tableau d’Edma qui a retrouvé sa place initiale dans la chambre bleue.

— En effet, je crois qu’il a une certaine valeur ! répond Sacha. Vous savez que cette maison abrite désormais une nouvelle artiste dont les œuvres seront sûrement cotées un jour ajoute-t-il avec un regard tendre vers Camille.

FIN

Les salons d'écriture de Tonie Behar
Berthe Morisot par Edma Morisot

Le tableau ci-dessus représente la toute jeune Berthe Morisot devant son chevalet. Il a été peint par sa sœur Edma et appartient à une collection privée. Les tableaux signés Edma sont très rares et n’ont jamais plus été exposés au grand public. son parcours de femme qui a renoncé à sa carrière de peintre pour se consacrer à son mariage nous a beaucoup inspirées pour l’écriture de cette histoire. Tout ce que nous avons raconté sur les sœurs Morisot est exact. Vous pouvez découvrir les œuvres de Berthe actuellement au musée d’Orsay. Une exposition lui est consacrée.
Le tableau qui illustre la couverture de cette histoire est de Berthe Morisot. Il représente sa sœur Edma en train de lire

.

Cette histoire vous à plu ? Vous avez envie d’écrire votre propre histoire dans mon salon d’écriture :
toutes les infos sont par ici : Les Salons d’écriture de Tonie Behar

 

 

 

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *