Jane Auten portrait
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Jane Austen, portrait d’une célibataire

Aquarelle de 1804 signée Cassandra Austen représentant sa sœur Jane, de dos

Si Jane Austen est considérée comme la romancière du mariage, on peut dire aussi qu’elle est la femme du célibat.  Et même si l’écrivaine a mené toutes ses héroïnes à la noce, Jane Austen, comme un quart des jeunes femmes de son milieu et de son époque, est restée célibataire.

Une famille de la gentry

Jane Austen est née le 16 décembre 1775, sous le règne de George III. Son père est le révérend Georges Austen, sa mère Cassandra est née Leigh.  Jane est la septième d’une fratrie très unie de huit enfants. La famille Austen appartient à la gentry anglaise, c’est-à-dire la petite aristocratie provinciale, et vit au presbytère Stevenson dans le Hampshire.  Jane y passera les vingt-cinq premières années de sa vie. Fine observatrice, elle maîtrise  mieux que quiconque les subtilités des us et coutumes de ce petit milieu qu’elle aura eu tout loisir d’examiner.

Portrait de Jane Austen d’après une esquisse de Cassandra (qui avait été décrite par un membre de la famille comme étant « hideusement non ressemblante » à la véritable apparence de Jane).

Une fine experte de la condition féminine

 

Le domaine d’étude de prédilection de la jeune Jane Austen est la condition féminine. Dans ce monde très codifié de la gentry, le seul avenir de la femme, c’est l’homme. Totalement privée d’autonomie, les femmes de la « bonne » société britannique de ce début du XIXe n’ont d’autre choix que le mariage pour subsister. Sans accès au monde professionnel, oubliées de l’héritage, elles doivent absolument se placer sous une tutelle masculine, père, mari, oncle ou le cas échéant frère, pour avoir un toit sur leur tête et une place à table.  Considérées comme des éternelles mineures, les jeunes femmes passent donc de la dépendance paternelle au joug marital. Car comme le stipule précisément le serment du mariage, la femme doit obéissance à son mari.

La chasse au mari est ouverte

Dès l’âge de seize ans, les jeunes filles sont lancées dans le monde. Elles ont alors trois ou quatre « saisons » pour se dénicher un époux. Au-delà, elles frisent la date de péremption.  Pour faciliter les rencontres, de nombreuses distractions comme les bals sont organisé. Sous couvert d’amusement, c’est une lutte cruelle qui s’engage : la chasse au mari. Les mères sont extrêmement actives et souvent prêtes à toutes les compromissions pour assurer « le bonheur » de leurs filles ou plus prosaïquement les mettre à l’abri du besoin. Il n’était donc pas rare de voir de jeunes filles de seize ou 17 ans épouser des hommes de trente ou quarante ans…

Bal au temps de Jane Austen. Illustration

Cette chère Misses Bennett

Les soeur Bennett. Orgueil et Préjugés. BBC. Jane AustenOn pense évidemment à Madame Bennett, la mère d’Elizabeth dans Orgueil et préjugés qui doit faire face au casse-tête majeur de marier ses cinq filles quasi sans dot. Car plus la corbeille de la mariée est pleine plus les chances de faire un bon mariage sont élevées. L’enjeu consiste donc à trouver en un minimum de temps le parti le plus potable possible. Le profil du gendre idéal : riche. Les critères comme jeune, intelligent, séduisant ou simplement gentil sont secondaires face à l’urgence. De toute façon, même les types bien finissaient par se montrer odieux dans l’intimité du foyer, car quand on a tous les droits sur quelqu’un, on est fortement tenter d’en abuser.

Jane Austen a vite compris la cruauté de ce système patriarcal. Elle en a même été la victime. Mais elle a refusé de s’y plier. C’est pour cela qu’elle est si moderne et toujours fascinante. Cette éthique, cette rigueur morale, qui transparaissent dans chacun de ses ouvrage, nous parlent encore aujourd’hui. Car derrière tous ses happy-ends, se cache un refus farouche des compromissions.

« Oh ! Lizzy ! Tout plutôt qu’un mariage sans amour !… Êtes-vous bien sûre de vos sentiments ? » (Orgueil et préjugés, 1813)

 

Une enfance heureuse

Mais revenons au commencement. Jane a vécu une enfance heureuse au presbytère. L’ambiance chez les Austen était joyeuse, chaleureuse et assez érudite.  On lisait à haute voix après le dîner. Et tout le monde maniait la plume: le père, pasteur, rédigeait ses sermons, la mère faisait des vers. Comme dans “Mansfield Park”, la famille entière écrivait des petites pièces de théâtre. La grange, l’été, leur servait de scène. Comme Elizabeth Bennett, Jane aimait battre la campagne et se rouler dans l’herbe. Pour être une jeune fille « accomplie », elle apprenait le français et l’italien, le chant, le dessin, la couture et la broderie, le piano et la danse. De toutes ces activités, sa préférée était de loin la lecture.

En 1782, Jane et sa sœur préférée Cassandra furent envoyées à l’école, d’abord à Oxford, puis à Southampton, enfin à l’Abbey School de Reading. Les deux sœurs complétèrent leur éducation grâce aux conversations familiales et à la bibliothèque paternelle de 500 ouvrages et romans à laquelle les enfants avait accès sans restrictions.

A 18 ou 19 ans, pleine de confiance en elle et en la vie,  Jane Austen écrit son premier roman Elinor et Marianne (qui deviendra Raison et Sentiments).

A vingt ans elle tombe amoureuse.

Tom Lefroy,  le bel « ami irlandais »

Tom Lefroy et Jane Austen sont sans doute présentés l’un à l’autre lors d’une rencontre entre voisins ou au cours d’un bal,  durant les vacances de Noël 1795. C’est la grande aventure de sa vie. Elle durera à peine un mois.

Quelques lettres de Jane à Cassandra témoignent que les amoureux passent beaucoup de temps ensemble : « J’ai presque peur de te raconter comment mon ami irlandais et moi nous sommes comportés. Imagine-toi tout ce qu’il y a de plus dissolu et de plus choquant dans notre façon de danser et de nous asseoir ensemble. »

Malheureusement Tom et Jane savent dès le départ que le mariage n’est pas envisageable : ni l’un ni l’autre ne sont fortunés. Tom, encore étudiant, dépend d’un grand-oncle irlandais pour financer ses études et s’établir dans sa profession d’avocat. La famille Lefroy intervient et Tom doit quitter Jane et le Hampshire à la fin de janvier. Jane ne le reverra plus. Mais elle ne l’oubliera jamais.

L’inspiration littéraire

On le retrouve au détour de ses romans. Il est le jeune et fringant John Willoughby, qui tombe marianne et John Willoughby. film Raison et sentiments. Jane Austenamoureux de Marianne dans Raison et Sentiments, mais en épouse une autre, plus riche, pour satisfaire son oncle…  Il est George Wickham qui fait la cours à Elizabeth mais s’éloigne pour tenter de séduire une riche héritière. Jane a-t-elle été aussi désespérée que Marianne ?

Inspirée, elle écrit Orgueil et Préjugés durant cette période, puis réécrit Elinor et Marianne sous le nom de “Raisons et sentiments” et finalement “L’abbaye de Northanger” qu’elle termine en 1799.

Jane se met sur pause

La romancière n’écrira plus rien durant les dix années suivantes. En 1801 les Austen déménagement à Bath. Jane déteste cette ville et ces mondanités stériles.

 Un choix de vie exemplaire

Au mois de décembre 1802, Jane Austen fait le choix le plus décisif de sa vie : elle refuse de se marier. Un jeune homme fortuné, Harris Bigg-Wither, lui propose de l’épouser. Son premier réflexe est d’accepter sa demande. Sa famille  se trouve dans une situation difficile et par ce mariage, elle l’aurait sans doute sauvé  de la détresse financière. Après une nuit de réflexion, elle revient sur sa parole. «Une femme n’a pas à épouser un homme sous le simple prétexte qu’il le lui a demandé ou qu’il l’aime», écrit-elle dans Emma. Son destin est scellé : elle restera « vieille fille », mot affreux pour désigner les célibataires.

« Tout est préférable, tout peut être enduré plutôt qu’un mariage sans affection » Lettre à Fanny (sa nièce). Chawton, vendredi 18 novembre 1814

Cet étrange « devoir conjugal »

Charlotte Luca épouse Collins. Orgueil et préjugés. série BBCC’est que derrière l’arrangement courtois et financier du mariage, une autre vérité se dessine : le devoir conjugal. Quelques jours avant le mariage chaque jeune fille est prévenue : elle devra « se laisser faire » quoi qu’entreprenne son mari lors de la nuit de noce et toutes les suivantes. Il est dans son droit. Du devoir conjugal au viol conjugal il n’y a qu’un pas que des générations de maris, persuadés d’être dans leur bon droit,  franchissaient allègrement. En effet, si une femme refusait de faire son devoir,  elle était de facto considérée comme fautive. Il était normal de la contraindre.

Comment ne pas penser à Charlotte Lucas dans Orgueil et préjugés ? elle qui fait le choix inverse et accepte d’épouser le ridicule et pontifiant Mr Collins pour échapper à son destin de vieille fille, en étant une lourde charge pour ses parents et ses frères. « Je ne suis pas romantique » dit-elle à Elizabeth tout en lui expliquant comment elle s’arrange pour que son époux se dépense en activités physiques afin de le rendre le moins « envahissant » possible. Envahissant ou non il fallait bien se soumettre au désir de l’époux. Elizabeth, elle, avait refusé la demande de Collins. Mais elle aura la chance de s’unir finalement au merveilleux Darcy.

Des Happy-end qui consolent Orgueil et Préjugés. Mariage

Jane Austen n’aura d’ailleurs de cesse de conduire ses héroïnes au mariage. « Mes personnages devront, après quelques troubles, obtenir tout ce qu’ils désirent », confie-t-elle à Cassandra. Une façon de vivre par procuration ce happy-ending qu’elle n’aura pas connu. Ce qui ne l’empêchera  d’écrire avec un humour mordant et une ironie subtile  qui sont sa marque de fabrique.

La mort du père

1805 est marqué par la mort du révérend Austen. Les frères Austen : Edward, James, Henry et Francis s’engagent à soutenir Jane, Cassandra et leur mère par des versements annuels. Les trois femmes vivront à partir de 1806 à Southampton, où elles partagent une maison avec Frank Austen et sa jeune épouse. Elles y resteront jusqu’à l’année 1809, quand Edward, l’un des frères de Jane Austen, mettra à leur disposition un grand cottage dans le village de Chawton, cette demeure faisant partie de son domaine, Chawton House. Cette maison est aujourd’hui le musée Jane Austen.

Le cottage de Chawton

Écrivaine, enfin.

Heureuse de ce déménagement, Jane décide de relancer sa carrière. Elle vend L’abbaye de Northanger à un éditeur pour 10 £. Le livre ne sortira jamais de son vivant.

Par l’entremise de son frère Henry, l’éditeur Thomas Egerton accepte « Sense and Sensibility », qui paraît en octobre 1811. La critique est élogieuse et le roman devient à la mode dans les cercles influents.

En janvier de cette même année, l’éditeur Egerton publie « Pride and Prejudice », c’est un succès immédiat, avec trois critiques favorables et de bonnes ventes. « Mansfield Park » paraît, toujours chez Egerton, en mai 1814. Tous les exemplaires sont vendus en à peine six mois, et les gains revenant à Jane Austen dépassent ceux qu’elle a reçus de chacune de ses autres œuvres.

Au milieu de l’année 1815, Jane Austen quitte Egerton pour la maison John Murray, éditeur londonien plus renommé, qui publie Emma en décembre 1815 et, en février de l’année suivante, sort une deuxième édition de Mansfield Park. En 1816 Jane Austen achève Persuasion. Elle mourra un an plus tard, le 18 juillet 1817 à 42 ans, du syndrome d’Addison (insuffisance surrénale).
Persuasion  et Northanger Abbey  seront publiés à titre posthume.

La grand-mère de la chick lit’ !

Romancière culte, elle a inspiré des dizaines de romans et de romances. Elle est traduite dans le monde entier. Orgueil et préjugés est un des romans les plus lus au monde et les plus adaptés. Jane Austen est également l’ancêtre proclamée de la chick lit. « Le journal de Bridget Jones », s’inspire librement de Orgueil et Préjugés. Qu’aurait pensé la vertueuse Jane Austen de cette descendance encombrante et délurée ? elle aurait certainement aussi choquée qu’Elizabeth Benett face aux agissement de sa famille !

 

Comments

  1. Bonsoir Coco !!
    Moi aussi j’adore Miss Jane et j’ai surtout une passion absolue pour la série Pride and Prejudice de la BBC avec Colin Firth en Mister darcy ! irresistible !
    si j’ai le courage (et l’audace), je chroniquerai bien un de ses romans…